Aventures australiennes. Episode 1
Mardi 18 juin 2007. 21h30. Le vol EK76 à destination de Sydney, via Dubaï et Bangkok, m’arrache en douceur de la pesanteur parisienne, laissant dans la traînée de ses réacteurs les ruines d’une année scolaire inachevée. Escorter une trentaine d’élèves à l’autre bout du monde pour leur permettre d’y parfaire leur anglais me donne l’occasion d’abandonner mon poste plus de deux semaines avant la date officielle. Livres cornés, stylos rouges mordillés, polycopiés froissés et même quelques copies que je ne rendrai jamais sont désormais stockés pelle-mêles au fond d’un placard. Quant au contenu de mon casier, il pourrira plus de cinq semaines dans le coffre de ma twingo cabossée, entre un bidon d’huile et une paire de vieilles baskets malodorantes. Toutes ces conneries ne méritent pas mieux et je n’ai malheureusement pas eu le temps d’organiser un bel auto-da-fé sur le parquet de mon salon.
Je me sens l’âme d’un déserteur.
Tandis que nous prenons rapidement de l’altitude j’assiste à la disparition de la région parisienne sous un épais voile nocturne parsemé de millions de petites étoiles blanches, rouges et or. Cette monumentale toile d’araignée électrique, étendue à l’infini sous mes pieds, galaxie artificielle tissée de la main même de l’homme, m’interpelle. Combien de millions d'individus, englués dans ce piège luminescent, finissent à cette heure de dîner, s’affalent devant la télé ou jouent avec bébé. Les plus vicieux s’envoient sans doute en l’air face au sourire PVC de leur présentateur télé préféré. Combien scrutent le ciel à la recherche d’un appareil filant vers une destination à laquelle ils ne peuvent que rêver ? Combien ?
Fatigué de tendre le cou par dessus l’épaule de mon voisin je détourne les yeux du hublot désormais embué. Nous perçons rapidement la couverture nuageuse et dès lors il n’y a plus rien. Rien, hormis un vide immense et noir contre lequel la petite lumière clignotante placée en équilibre au bout de l’aile de l’appareil livre un combat perdu d’avance. Suspendus dans le néant, bercés par le puissant ronronnement de l’appareil et plongés dans une semi-obscurité bleutée apaisante, les passagers s’éteignent un à un en silence au sein de cet étrange mausolée aérien. Le sommeil fini par me saisir à la nuque et je sombre à mon tour, rejoignant cette armée de gisants religieusement veillée par une poignée de prêtresses du Emirates Airline club.
C'est au lever du jour que nous atterrissons à Dubai. Distrait par le bruit qui règne à l’intérieur de l’appareil je n’ai pas réussi à capter les informations émises en anglais par le commandant de bord. J’ai passé cette première partie du voyage a somnoler entre deux plateaux repas et mes neurones en sont réduits à l’état de flocons d’avoine imbibés de lait tiède. Totalement déphasé, n’ayant même aucune idée précise de l’heure, je rassemble rapidement mes affaires, vérifie la présence de mon passeport et de mon billet froissé dans la poche intérieure de ma veste toute aussi froissée et encourage les élèves les plus lents à s’activer. Guidé par une haie rose d’hôtesses souriantes, je fonce vers la sortie de l’appareil en adressant quelques « bye bye» à l équipage. J’ai pour principe de ne jamais m’intéresser de trop près aux hôtesses de l’air. Faire du charme à une fille qui vous a observé dormir bouche ouverte, un mince filet de bave souillant votre menton, est un défi que je ne souhaite pas relever avant mes soixante dix neuf ans révolus.
Alors que le soleil est à peine levé, le désert exhale son haleine brûlante sur nos visages et dans nos poumons encore gorgé d'air climatisé. Le flot des voyageurs s'écoule rapidement par la porte de l'appareil et nous pousse vers un minibus en arrêt sur le tarmac. Celui ci doit nous conduite au sein de l'aéroport de Dubaï, Panthéon du clinquant et du tape à l'œil. Décoré par des Emirs soucieux d’étaler leur considérable fortune aux yeux d’un monde qui n’en a cure, l’ensemble témoigne d’un désir vaniteux d’éblouir à tout prix …y compris celui du mauvais goût. D’un bout à l’autre de cette gigantesque galerie marchande ouverte sur les portes d’embarquement, s’alignent des rangées de palmiers factices illuminés comme des arbres de noël, une soucoupe volante est suspendue au dessus de la tête des voyageurs en transit, quelques voitures de courses flambant neuves encombrent l’allée centrale et des dizaines de boutiques trop éclairées s’alignent pour attirer les touristes en mal de lecteurs MP3, cigarettes, consoles de jeux, parfums, chaussettes de sport ou magazines en tous genres. Nous passons plus d'une heure trente à errer sans but en attendant l'heure de notre embarquement prochain. L'Australie est encore si loin !
C’est de nuit que nous atterrissons cette fois ci à Bangkok pour une courte escale. J’imagine en survolant l’aéroport illuminé les rues grouillantes de vie de cette Mecque du tourisme sexuel dans laquelle nombre d’Européens trop riches errent, bite à la main, à la recherche d’une chair souvent trop fraîche. Je suis triste de voir ce si beau pays réduit à un cliché si déprimant. De la Thaïlande je ne vois finalement qu’un long et froid couloir illuminé aux néons, quelques boutiques closes, un groupe d’hôtesses au sourire figé ainsi qu’une troupe de douaniers antipathiques portant leur arrogance au bout de la sangle de leur mitraillette. L’un deux confisque la bouteille de vin d’un élève qui n’a pas eu la présence d’esprit de la laisser dans l’appareil. Nous bataillons en vain mais le grand cru français échoue avec fracas dans une large poubelle métallique. Game over !
L’appareil glisse des heures durant au dessus du grand Pacifique. Entre deux films en V.O dont je ne comprends que la moitié des dialogues et quelques phases de somnolence, j'observe longuement la carte animée projetée sur le petit écran encastré dans l'appui tête qui me fait face. La progression de cet avion semble tellement lente ... si lente ! Pourtant, quelque part entre ciel et eau, je sais que nous avons enfin traversé le grand miroir, celui qui nous propulse à cet instant vers la terre des contraires. La terre des possibles.
Alors que nous étions parti un samedi soir de Paris, les roues de l’appareil touchent enfin le sol australien aux premières lueurs du lundi suivant. Dans le corridor qui relie l’appareil à l’aéroport nous croisons une petite armada de jeunes femmes prêtes à nettoyer l’appareil dès que nous l'aurons enfin évacué. Lorsqu’elles réalisent que nous sommes français leurs regards s’attardent et détaillent cet arrivage exotique. Le joyeux caquètement qui s'élève alors me donne l'agréable sentiment de débarquer à Sydney en Rock star. Certes mes groupies ne sont qu'une dizaine de femmes de ménage portant un uniforme rose peu saillant mais qu'importe. C'est un début encourageant. Je rectifie par réflexe ma coiffure mise à mal par vingt quatre heures de vol et m'élance vers cette foule en liesse. Les cheveux gras pour une Rock star c'est dans le ton non ?
Sur le parking de l'aéroport j'aspire ma première bouffée australienne et retiens quelques frisson lorsque l'air hivernal, frais et humide, frôle mon visage et pénètre mes vêtements trop légers pour la saison.
A suivre ...
